mardi 16 février 2016

1814 - Article 2

Soult à Guerre (Rabastens, 11 mars). -- « ...L'ennemi se concentre sur Aire et Barcelonne ; il a poussé une forte avant-garde jusqu'à Tasque et Pouydraguin : une partie des troupes qu'il avait envoyées à Mont-deMarsan est revenue à Barcelonne...
« ...La cavalerie ennemie se répand sur tout le département des Landes et dans partie de celui du Gers : elle est si supérieure en nombre à celle que je puis employer, que rien ne l'empêche de faire ces promenades ; mais il est honteux que des communes très peuplées se soumettent à l'approche de trois ou quatre cavaliers ennemis. Si les habitants voulaient, déjà l'on aurait enlevé plus de 1.000 hommes de cavalerie aux ennemis ; les autorités sont d'une telle faiblesse que, loin de penser à donner de l'énergie à la population, Chacun s'occupe de ses petits intérêts et de sa sûreté personnelle ; l'on a même de la, peine à obtenir des renseignements.
« Un officier et quatre hussards du 2e régiment, qui éclairaient la marche d'un détachement qui avait été envoyé en reconnaissance vers Pau, sont entrés hier dans cette ville au moment où la brigade de cavalerie venait d'en partir et ils ont pris 2 officiers et 22 Portugais...
C'est au moment où le maréchal, en proie à ces graves difficultés, faisait tous ses efforts et appliquait son énergie, son activité, ses rares qualités d'organisateur à remettre ses troupes en état d'agir de nouveau après ces dures épreuves, qu'il recevait du ministre l'expression du mécontentement de l'Empereur et la désapprobation des mesures de conservation et de couverture qu'il avait jugé nécessaire de prendre, faute d'être en situation d'opérer offensivement.
Ministre à Soult (4 mars). -- « Par mes lettres des 27 et 28 février, j'ai eu l'honneur de vous transmettre les intentions de l'Empereur sur le système d'opérations que vous deviez adopter et sur la nécessité de mettre en ce moment, dans vos combinaisons, toute la vigueur et la décision possibles. L'Empereur me charge de réitérer à Votre Excellence l'expression de sa volonté à cet égard. Sa Majesté persiste à penser qu'avec des troupes telles que celles qui sont sous vos ordres vous devez battre l'ennemi, pour peu que vous montriez de l'audace et que vous marchiez vous-même à la tête des troupes. Sa Majesté ajoute que nous sommes dans un temps où il faut plus de résolution et de vigueur que dans les temps ordinaires ; qu'en manoeuvrant avec autorité, en donnant l'exemple, d'être le premier au lieu du péril, vous devez, avec une armée telle que la vôtre, battre le double des ennemis. Je ne crains pas d'ajouter moi-même que vous avez, dans le succès de vos combinaisons passées, l'exemple de celles que l'Empereur demande aujourd'hui et que toutes les fois que vous avez étonné et surpris l'ennemi au milieu d'une opération ou sur un point inattendu, vous avez fait avorter ses projets et détruit ses plans. »
(Même jour). - «... Un ordre de l'Empereur, en date du 28 courant, vient de prescrire au maréchal Suchet de détacher de son armée une deuxième colonne de 10.000 hommes et de la diriger en poste sur Lyon. Après le départ de la première colonne, le maréchal Suchet se trouvait déjà réduit à n'avoir que 12.900 hommes disponibles : ainsi, après le départ de la seconde, il n'aura pas même 3.000 hommes à opposer à environ 50.000 ennemis qui, une fois instruits de son affaiblissement, ne peuvent manquer de saisir une occasion aussi favorable d'entreprendre, (sic)...
« ...Il est indispensable que le maréchal Suchet soit autorisé à réunir autour de lui tout ce que les départements limitrophes (Ariège, Aude, Pyrénées-Orientales) pourront lui fournir de ressources et particulièrement les forces locales, dont le général Laffitte presse la levée et dirige l'organisation... Je vous invite à donner des ordres analogues au général commandant la 106 division militaire. Cette disposition me paraît d'autant plus nécessaire qu'un corps tant soit peu considérable, venant débarquer sur les derrières de l'armée de Catalogne, le maréchal Suchet se trouverait non seulement hors d'état de couvrir la frontière orientale des Pyrénées, mais encore vous auriez vous-même un nouveau sujet d'inquiétudes pour vos propres opérations. Il me paraît indispensable que, dans l'intérêt même des opérations que Votre Excellence dirige, le maréchal Suchet soit toujours assez fort, sinon pour agir offensivement, du moins pour arrêter et contenir l'ennemi qu'il a en tête... » (A. G.)
Soult à Guerre (Rabastens, 10 mars). «. Je ne disposerai d'aucune des troupes, soit de ligne, soit des gardes nationales, qui se trouvent dans les départements de l'Aude, de l'Ariège et des Pyrénées-Orientales.
Le maréchal Suchet pourra utiliser ces troupes pour couvrir la frontière ; je donne des ordres en conséquence au général Travot.
« L'Empereur ne doit pas douter que je ne sois en personne à la tête des troupes toutes les fois qu'elles battent et je suis persuadé que Sa Majesté rend justice à la fermeté de mon caractère et à la vigueur que je mets d'ans mesi opérations ; mais ma force d'âme serait bientôt affaiblie si je croyais que Sa Majesté pensât que j'ai besoin d'être excité. Il serait à désirer que tous les chefs qui ont l'honneur de commander les troupes de Sa Majesté et que tous les fonctionnaires eussent autant d'énergie que moi et qu'ils cherchassent, comme je le faisi, à utiliser tout ce qui peut concourir à la défense du territoire, à la gloire de nos armées et à l'anéantissement des armées ennemies.
» Après les nombreux combats que j'ai livrés, j'aurais besoin de quelques jours de repos pour. faire rentrer 3.000 à 4.000 traînards, rassembler des souliers pour 2.000 à 3.000 hommes, qui étaient entièrement pieds nus., organiser des subsistances sur ma nouvelle ligne d'opérations ;. l'ennemi m'oppose 10.000 à 12.000 hommes de cavalerie et je ne puis en mettre plus de 2.000 en ligne. Du reste, je compte me mettre en mouvement sous très peu de jours. » (A. G.)



Napoléon, instruit, le 3 mars, des résultats de la bataille d'Orthez, envoyait encore de nouveaux ordres au ministre (de Fismes, 4 mars) pour blâmer le maréchal et pour l'inviter à prendre l'offensive :
Napoléon au Ministre (Fismes, 4 mars). -- « ...Je reçois votre lettre du 3 mars (bataille d'Orthez), où je vois que le duc de Dalmatie s'est laissé forcer ; faites-moi connaître combien de troupes il a sous ses ordres ; je ne conçois rien à de pareils résultats. Réunissez le général Dejean et le duc de Conegliano et rédigez-lui des instructions pour une marche de Hanc qui couvre la Garonne et reporte la guerre par Tarbes sur Pau et le long des Pyrénées. Les Anglais ne s'avanceront pas tant qu'ils pourront être coupés. Je ne conçois pas comment, avec des troupes comme celles-là, le duc de Dalmatie peut être battu. Ecrivez-lui fortement et ferme. C'est déjà une très grande faute que de se laisser attaquer. Ecrivez à ce maréchal qu'il a montré peu de la vigueur qu'on doit exiger de lui dans les circonstances actuelles. »
Guerre à Soult (7 mars). - «. L'Empereur, à qui j'ai adressé la, lettre que vous m'avez écrite le 27 février, vient de me témoigner qu'il ne concevait rien à des résultats, tels que ceux que vous m'avez mandés ; son étonnement est au comble de voir qu'avec d'excellentes troupes, comme celles qui sont sous vos ordres, vous ayez pu avoir le dessous. Sa Majesté a trouvé. que c'était déjà une très grande faute de vous être laissé attaquer. Elle m'ordonne de vous faire connaître qu'elle attendait de vous plus de vigueur et que vous n'avez pas déployé toute celle qu'elle a le droit d'exiger de vous dans les circonstances actuelles ; et, en effet, à la guerre, la vigueur ne consiste pas seulement à attendre l'ennemi de pied ferme, mais bien plutôt à le surprendre et à le prévenir dans toutes ses résolutions.
» L'intention de l'Empereur est que vous donniez de suite une autre direction à vos opérations en faisant une marche de flanc qui couvre la Garonne et reporte la guerre par Tarbes sur Pau, de manière que vous ayez toujours votre gauche appuyée aux Pyrénées. Ce système d'opérations est celui qui a toujours été reconnu comme le seul convenable dans la guerre que vous faites ; et cependant les dernières nouvelles que je reçois de Voire Excellence m'apprennent qu'elle s'en écarte de plus en plus ou du moins que ses idées ne sont pas encore bien fixées à cet égard...



». Je n'ai point reçu la dépêche que Votre Excellence m'annonce m.'avoir écrite le 27 février et qui devait, ce me semble, contenir des détails de quelque importance. »
Le maréchal répondait le 12, de Vic-de-Bigorre : «. J'ai rendu compte à Votre Excellence des préparatifs que je faisais pour me porter en avant, ainsi que des motifs qui m'ont mis dans la nécessité de donner quelques jours de repos à l'armée. Vous êtes aussi instruit depuis plusieurs jours, que, par la nouvelle direction que je prenais, je me rapprochais des montagnes dans l'objet de ramener le théâtre de la guerre vers les Pyrénées et de me trouver sur le flanc des ennemis (1). Par ces dispositions j'ai heureusement prévu les intentions de l'Empereur (lettre du ministre, 7 mars).
». Demain, je réunirai l'armée en avant de Lembeye, d'où je pousserai dans la même marche jusqu'à Conchez et Viella. Mon projet est de gagner la grande route qui conduit de Pau à Aire, pour me porter sur le plateau qui domine cette dernière ville et ensuite manoeuvrer suivant les circonstances. Ces mouvements donneront lieu à des combats, l'armée ennemie étant concentrée sur les deux rives de l'Adour en avant d'Aire et de Barcelonne. »
Wellington, de son côté, s'était résolu à ne pas pousser, pour le moment, les opérations militaires contre Soult. Les difficultés matérielles s'étaient opposées à une poursuite immédiate, alors que l'état de désorganisation des troupes françaises n'eût entraîné cependant que peu de risques à courir; mais il voulait être fixé d'abord sur la situation à Bordeaux, but politique de ses opérations dans le sud. Sa méthode et la prudence ne lui permettaient pas de se diviser entre deux objectifs. Courir sus à l'adversaire, déjà en pleine voie de réorganisation et appuyé sur un pays très propre à la guerre de chicanes, présentait de graves dangers, si l'on n'avait auparavant tâté le terrain à Bordeaux, sondé cette direction, déterminé ce qu'on pouvait en craindre, aussi bien que de celle de la vallée de la Garonne ; car on avait annoncé la formation d'une armée de réserve de 100.000 hommes autour de Bordeaux et l'organisation d'un corps de 6.000 à 8.000 vétérans, sous les ordres du général Beurmann, à Agen ou à Périgueux.
La ville de Bordeaux, en effet, était le foyer d'une conspiration en faveur des Bourbons : le mouvement était appuyé et alimenté par Wellington. On pouvait espérer de grands avantages de cette diversion, plus politique que militaire, et de cette division morale, pour aider à l'action des opérations futures. Au cas même où les 'résultats de cette nature demeureraient médiocres, une reconnaissance en forces sur Bordeaux pouvait seule mettre à même de savoir si on n'avait à redouter aucune action dangereuse venant des vallées de la Garonne et de la Dordogne ou des rassemblements annoncés vers Périgueux, vers Bordeaux et vers Agen. Cette détermination faite, cette assurance une fois acquise, l'armée pourrait se consacrer sans arrière pensée, sans crainte pour ses derrières et pour ses flancs, à sa tâche active contre les forces du maréchal Soult.
Wellington décidait d'employer 12.000 hommes à cette reconnaissance : il gardait le reste de son armée rassemblé, pendant ce temps, autour d'Aire et de Barcelonne, en face de l'armée de Soult encore désemparée, et dont on ne redoutait pas les tentatives d'offensive.
Cependant, on estimait à tort que Suchet venait précisément de lui envoyer 10.000 hommes de renforts, alors que ces détachements avaient été dirigés sur Lyon.
Wellington rappelait à lui toutes ses réserves disponibles d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, toutes les troupes que le blocus de Bayonne lui permettait de .prélever. Il venait d'être rejoint par cinq régiments d'infanterie arrivant du siège de cette ville, par Saint-Palais. Il avait ordonné au général espagnol Freyre de rallier l'armée par Port-de-Lanne avec deux divisions.
Il appelait de Navarrenx sur Aire une des brigades de Morillo ; la cavalerie de Vivian avait, dès le 2 mars, atteint Mont-de-Marsan ; elle était poussée vers l'est, sur Villeneuve, Perquie et Lannomaignan. Elle lançait des pattrouilles et des reconnaissances à Roquefort, Saint-J ustin, Montguilliem, Hontanx, Le Houga et Panjas (observatoire de la lande du Catalan). Les dragons portugais de Campbell étaient aus'si envoyés à Roquefort ; la brigade de cavalerie Fane, avec une brigade d'infanterie, s'était montrée à Pau (1) le 7 et le 8, poussant ses patrouilles dans les directions de Tarbes et de Vic-de-Bigorre. Wellington faisait encore réparer activement les ponts rompus.
Ces dispositions prises, il se hâtait de jeter sur Bordeaux la forte reconnaissance offensive, politique et militaire, qu'il avait décidé d'y envoyer avant que Soult eût avis de ce détachement. Le 10 mars, en ellet, le maréchal écrivait de Rabastens, au ministre : a. Je ne pense pas que les ennemis, après les grandes pertes qu'ils ont éprouvées, s'exposent à envoyer vers Bordeaux et la basse Garonne des divisions de leurs troupes, tant que l'armée conservera son. attitude menaçante. Déjà je suis informé qu'ils ont fait revenir, sur Aire et Barcelonne, deux divisions qui s'étaient portées sur Mont-de-Marsan (2). »



Neuf Mois de Campagnes à la suite du Maréchal Soult - Lt Colonel J-B. DUMAS - Paris - Edit Charles-Lavauzelle
Source: Bnf


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